vendredi 19 juin 2009

Moelle épinière

Vendredi soir, Juliette appuie mollement sur les touches de son fidèle Mac. Trop longtemps sans écrire. Qu'est ce qui fait que subitement l'écriture devient impossible ? Que les yeux se ferment sitôt que l'on envisage de les fixer sur un écran domestique ? Que les doigts fuient sur les touches plastiques ? Le temps pour elle-et-rien-que-pour-elle devient trop, TROP.
Certaines semaines aussi sont de trop. Trop de gens agressifs, trop de travail, trop d'ennuis. Un Trop galopant, bouffant. Lequel, misère au vent, effacerait les petits bonheurs trop timides pour être perçus, trop fugaces pour laisser trace, trop petits pour éteindre les soucis, muets comme des harpes sans cordes vocales.
Cesser de se plaindre, et tenter, avant le noir éphémère de cette courte nuit d'été, de glaner suffisamment de nourriture épistolaire pour envelopper de légèreté quelques rêves éparpillés.
Laisser tomber les poignets, laisser les doigts vagabonder, baisser les épaules, et les mots arrivent enfin jusqu'à la pulpe des majeurs qui dansent au rythme de ce flou prenant corps.
Mais n'importe quoi Juliette. Ca veut rien dire ton truc. Tu laisses tomber les mots comme on abandonne des oripeaux, comme on affale la grand voile. Essaie de trouver un peu de tenue, un peu de rigueur, un sens, une histoire, avec un début, un chemin, une fin, une colonne vertébrale.
Non, ce soir Juliette goûte à la mollesse de l'errance, et s'y berce jusqu'à l'ivresse.

mardi 12 mai 2009

Cueillir un bébé

Juliette s'occupe des grands (les adultes) dans le monde des tout-petits depuis longtemps. Quand les tâches d'encadrement, de gestion, d'organisation devenaient trop pesantes, lorsqu'elle perdait le sens de son travail, il lui a toujours été possible de poser cahiers, fichiers, tableaux, et de descendre les trois étages qui la séparent de la crèche. 
Là, assise au sol, elle se pose, oublie la charge, et observe. Sans rien faire d'autre. L'habitude étant prise, nul ne s'inquiète plus de cette retraite silencieuse, dos au mur.  Le moment qu'elle préfère est celui que l'on appelle, dans le langage des crèches, "lever de sieste". 
Les enfants, encore à moitié endormis, se réveillent peu à peu et s'asseyent au bord de leur matelas. Le body tout mouillé de transpiration, la tétine ou le pouce dans la bouche, les cheveux en bataille, les yeux clignotants, ils cherchent, d'une main tâtonnante, le doudou coincé sous le drap. Puis, une fois l'objet agrippé, ils se lèvent, titubent, se dirigent approximativement, pieds nus, vers la lumière d'une pièce annexe dans laquelle un visage connu les accueille. Juliette aime ce moment, et remercie la vie de lui avoir donné ce job merveilleux qui lui permet de retrouver facilement de l'essence. De l'être et du sens.
Aussi, c'est avec plaisir qu'elle a récemment accepté  de se rendre dans une maternité parisienne afin d'y évaluer des élèves puéricultrices en formation. 
Ces escapades épisodiques la relient avec son métier initial, (cultrice de bébés), et lui permettent de goûter au plaisir d'observer les nouveaux-nés et leurs mamans dans la découverte de leur bulle.
Ce matin là, Virginie, une élève de 20 ans, devait s'occuper d'Augustin, 3 jours. Adèle, auxiliaire, grande habituée des bébés, accompagne Juliette dans cette démarche évaluative. 
Augustin pleure à criantes larmes lorsque l'équipage débarque dans la chambre. Adèle explique à voix basse à l'ignorante Juliette qu'elle se trouve dans un paysage grandiose : la chambre sens dessus-dessous d'une mère qui vit une "montée de lait". En effet, les lieux ressemblent à une salle de triage en vue d'une expédition vers l'Everest. Visiblement la nuit fut mouvementée. Les couches jonchent le sol, le lit est retourné, des vêtements s'étalent sur la table de change, la poubelle déborde, le flacon de lait de toilette est renversé et le liquide se répand sur les draps. Adèle décrit le tableau : "tu comprends Juliette, la montée de lait, c'est compliqué : le petit pleure, la maman le met au sein, le sein se vide, le bébé pleure, et c'est grâce à  ça que le sein se remplit, mais pas tout de suite, c'est ça le problème".
La mère d'Augustin, exténuée, est bien heureuse de  confier son petit, dans l'idée de profiter du moment de calme ainsi offert pour dormir, enfin, dormir, dormir.
Virginie, un peu stressée, embarque Augustin dans son berceau. Adèle et Juliette suivent, direction : la nurserie. Augustin crie. Adèle se veut rassurante : "Normal, il ne sent plus sa mère, en plus, il est crevé". 
Virginie s'occupe pourtant d'Augustin avec douceur, mais il ne faiblit pas dans ses revendications alarmées. A la fin du soin, Adèle le cueille dans ses bras, tout en lui parlant paisiblement. Elle lui explique combien elle comprend sa détresse, sa solitude, ses cris. Elle lui replie les cuisses contre son ventre durcit par les spasmes, empaume les pieds du bébé dans son autre main, puis cale le dos rond d'Augustin dans le creux de son bras. Enfin, elle saisit délicatement son pouce minuscule et le présente au bord de ses lèvres qui s'ouvrent et l'absorbent goulûment. Retrouvant la position foetale quittée trois jours plus tôt, Augustin tétouille, ferme les yeux, ronronne une minute et s'endort.
Adèle dit : voilà.
Juliette, bouche bée regarde ce bébé magiquement endormi grâce à l'expertise d'Adèle.
Les larmes débordent de ses yeux. C'est simple, et Augustin dort.

lundi 27 avril 2009

les cris silencieux

Chers lecteurs immobiles,
Un long silence nous sépare. Un de ces silences duquel j'aurais aimé entendre vos cris suppliants émerger de l'absence. Le manque de mots, de mes mots à moi, couchés là, frôlant vos yeux et vos émotions. Mais non, rien. Seulement du silence et le battement de ma plume suspendue au dessus du blanc de ma feuille désespérément vide. 
Marie ? t'écris plus... ? 
Marie ? t'es là... ?
Haut lieu de cela, l'abîme, nul bruit. 
Ce n'était pas que je n'avais rien à écrire, mais plutôt cette envie idiote de me sentir portée par le désir que les autres manifesteraient, de me lire. Aussi je prends mes cordes ce soir pour tisser une passerelle sur le blanc latent, et me ficher, une fois encore, d'entendre s'exprimer le désir des autres. Aussi chers lecteurs voici quelques cordes ombilicales pour relier mon désir d'écrire à vos yeux silencieux, et peut être, à vos cris éteints. 
Je me suis installée, cette fin de semaine, dans la cuisine de mon ami le bavard Edgar qui s'était engagé auprès de sa tendre Emilie à préparer le repas. 
Profitant de ce temps béni pour surtout ne rien faire du tout, et surtout ne pas penser que c'était pas bien du tout de ne rien faire du tout, j'ai posé mon ordinateur sur la table, entre un paquet d'oignons et les restes d'un copieux petit déjeuner. Ne rien faire, donc écrire.
Edgar sera mon objet : il parle facilement, ce qui me semble être une grande qualité, d'autant plus que je ne me l'attribue pas. Jamais. Je me dis née sans son et poussée à crier avec de l'engrais malgré.
Or donc, je m'installe et j'écris ce qu'Edgar fait et dit.
Edgar se dirige vers le placard, saisit une boite métallique et, tout en ouvrant franchement le couvercle au moyen de l'outil approprié, il déclare que c'est exactement ce qu'il lui fallait. 
De ma position, je ne vois pas ce dont il s'agit. Débordant de cette enthousiasme dont chacun fait preuve (mais surtout Edgar) lorsqu'il trouve enfin ce qu'il cherchait depuis très longtemps, il plonge résolument son index dans la pâte brune, l'engloutit dans sa bouche et là... grimace. Grosse grimace, yeux circulaires, nez plissé, bouche dédaigneuse et cri désespéré, ohhhhhhh, nnnnnnnon, nuuuul. Il pensait que c’était de la crème de marron, en fait c’était de la purée, nul ! 
Rattrapé malgré lui par sa capacité à s'adapter et sa tendance à négocier, il propose immédiatement à Emilie, qui grognait déjà devant ce flagrant délit de négligence, de cuire une dinde le lendemain afin de recycler la purée répudiée. Puis Edgar annonce sa décision de remplacer la crème par du miel. C’est tout simple et cela permet de mélanger le miel, les fruits et l’excellent fro
mage blanc acheté hier à Raymond Violet, le fromager bio. 
Non, pardon, acheté hier au rayon frais du casino.
Dehors, la pluie tombe fort. Ses claquements secs sur le zinc de la terrasse couvrent la voix estompée d'Edgar qui continue à s'agiter en remuant les lèvres sans que je le comprenne. Interpellé sans doute par l' immobilité de mes doigts sur le clavier, il cesse de remplir les ramequins de fromage, me regarde, puis détourne les yeux vers la vitre opacifiée par les filets d'eau ruisselant. Dans la cuisine le son de la pluie a pris toute la place, et je ne sais plus comment l'écrire.

samedi 28 mars 2009

Le fil de soie

Juliette éprouve une passion pour les tissus. Elle a souvent cherché d'où lui vient cette envie de les toucher, de les sentir, de passer maintes fois les doigts sur les étoffes afin d'y retrouver, par la sensation de la matière souple et familière, une sorte de sécurité et un plaisir certain.  
La mère de sa mère, Lucie Tisserand, pouvait lui avoir transmis par son nom évocateur, l'indice d'une addiction trans-générationnelle. Mais Lucie était aussi couturière, elle "arrondissait les fins de mois" en fabriquant des couvertures piquées en satin. Devenue mère d'une très grande famille elle adorait se retrouver seule le soir dans le silence de son grenier après avoir couché tous ses marmots. Ce qui d'ailleurs, énervait Charles, son mari. Le mouvement pulsatile de la machine à coudre, que Lucie actionnait au moyen d'une pédale en fonte, berçait les plus petits à travers le plancher. 
Lorsque Lucie ferma définitivement ses yeux fatigués, Juliette, qui avait alors 14 ans, profita du mépris de ses tantes pour les outils et matériaux de la couturière. Aussi son grand-père lui accorda volontiers l'autorisation de débarrasser le grenier des étoffes encombrantes promises aux mites et du matériel désuet voué à l'oubli. Juliette se souvient de ce moment comme de celui de la découverte puis de l'enlèvement d'un précieux trésor. Des boites en fer (ayant contenu des bergamottes de Nancy) remplies de dentelles, des mètres de taffetas, de satins, de draps, du fil sur des bobines en bois, des cotons à broder, et la fameuse machine à roue "Original Victoria", rejoignirent la chambre de Juliette. Imaginer-couper-coudre-broder remplirent ses soirées d'adolescente. En créant, ses mains libéraient sa tête, et la pesanteur de la vie de famille, oppressante dans le manque d'espace et d'intimité, s'oubliait presque.
Le grand-père de Juliette, Charles, fut embauché dès son plus jeune âge dans les filatures vosgiennes et avait grandi (certes peu) dans les balles de cotons.  Jusqu'en 1914, ses longues journées de travail ne s'ouvrirent sur d' autres horizons que ceux qui s'évanouissent dans les murs de l'usine.
Quant à Jean, le père de Juliette, il avait pour mission, dans son entreprise textile, de dessiner des métiers, lesquels seraient ensuite montés par d'autres que lui en Inde, en Chine ou au Pakistan. Dessiner c'était déjà voyager.
Aussi, ce soir, Juliette se sent la fibre tissulaire, embryonnaire. Aurait-elle pris forme dans une enveloppe placentaire en satin rouge, aurait-elle été caressée par des fibres de coton, nourrie à travers un fil de soie et bercée par le rythme maniaque d'un coeur à l'ouvrage ? 
Sous la plume de son journal, elle retrouve ce plaisir des doigts qui bougent, reliés à son imaginaire, à la forme qui naît du fond de l'être, au fil de soi.

dimanche 22 mars 2009

Le dressage des crustacés

Oui. Je suis très occupée. Au point de négliger d'écrire.
Les mouvements sismiques sur mon lieu de travail ont fini par m'éloigner de mon bouchot. Depuis quelques jours, telle l'arapède commune, je tente une adhérence sur un rocher plus volumineux, qui sentirait moins le "je-connais-déjà". C'est ainsi que je me m'occupe à présent de la vie citadine et néanmoins multicolore des enfants de 0 à 18 ans.
A ce titre vendredi dernier, j'ai passé quelques heures délicieuses à recruter (l'une de mes activités favorites). Je découvrais à cette occasion des professionnels dont, jusqu'à présent, j'ignorais presque tout : les cuisiniers. Rien à voir avec les petits cuisinounets miniatures, que je connaissais pourtant bien, lesquels confectionnent les repanounets des petits accueillis dans les crèches, nourris à la cuillère de dînette. Non. des vrais cuisiniers, ceux qui crachent par terre en sortant de leur boulot, qui déménagent les batteries  d'un coup de cuillère à pot, qui s'agitent en suant devant des pianos chauffés à blanc. Ceux qui connaissent la musique.
Pour m'accompagner lors de ces entretiens : Maria, chef des cuisines. Entrée dans la maison par la toute petite porte il y a 20 ans comme agent, elle dirige à présent de main de maître une bande de 15 marmitons et autres maîtres-coq dont la mission consiste à nourrir 3000 affamés municipaux tous les jours. Passons les quelques informations utiles distillées par Maria à propos de l'ambiance dans les cuisines de France et de Navarre. Les inévitables guerres de tranchées entre la "ligne froide" et la "ligne chaude", les vilains mots qui survolent les casseroles tôt le matin, et atterrissent immanquablement dans les fonds de sauces avant midi, altérant gravement, je suppose, l'heure limite de leur consommation. 
Or donc vendredi nous avons reçu Jean Bon, candidat cuisinier. Etudiant de près son CV, préalablement à l'entretien je lis : 
1997-1998 : dressage de crustacés (Société "la Moule Hagarde", Elbeuf)
Bien évidemment, j'avais besoin d'éclaircissements. J'imaginais le candidat, munis d'un lasso et équipé de cuissardes en caoutchouc, dresser quelques crevettes arrogantes. Crinières au vent, lancées au galop sur la plate baie de Cancale, elles chercheraient dans une ultime course effrenée à braver l'asservissement promis... 
"Or donc, Monsieur bon, vous dressâtes les crevettes en quatre-vingt-dix-sept ??"
"Oui, et c'est pas facile vous savez, de les monter sur les coques. Heureusement que les homards permettent  au plat de garder l'allure."
hêêêêêhhhh ???? les homards seraient eux-aussi dans le coup ? 
Je maîtrise alors plus ou moins brillamment le fou rire qui me gagne en visualisant l'image de la scène décrite par Jean :  Le dressage a lieu sur le plat de la baie de Cancale. Des coqs de course sont montés par des crevettes-jockeys et les homards-parieurs, probablement dans les tribunes, s'époumonent (ou s'ébranchiolent), encourageant ainsi l'allure des plus faiblards. 
Moyennant quoi, la mayonnaise prend.

lundi 26 janvier 2009

Le silence du piano

En lisant ce texte, écoutez le 2ème mouvement (larghetto) du concerto n°2 pour piano de Chopin...

Juliette se pencha sur la musique un peu tard dans sa vie. Le piano lui dit quelque chose d'ancien, de rond, de chaud, quelque chose de doux, de prévenant, quelque chose de tentant, d'aspirant. Aussi, suivant les encouragements d'Ernestine, une amie musicienne, elle s'inscrit au conservatoire et commence à suivre les cours de solfège et d'instrument avec les enfants du mercredi. Au bout d'une année, elle décide d'acheter son piano. 
Après avoir passé des heures chez les vendeurs parisiens, entendu maintes fois des pianos trop neufs, trop vernis, au son trop brillant, agressif, présentés par quelques commerciaux en costumes trois pièces, Juliette renonce à poursuivre davantage la piste froide des "pianos neufs". 
A budget équivalent, Ernestine connaît une bonne adresse pour dénicher un instrument ancien. L'un de ses amis ébéniste et musicien, passionné par la restauration de pianos possède un atelier au fond de la Beauce. Après un parcours difficile et approximatif au milieu de petites routes toutes semblables les unes aux autres dans la platitude des champs beaucerons, elles arrivent dans la cour d'une ancienne ferme. Un concerto de Chopin s'échappe de l'une fenêtre de la maison principale. D'autres sons plus métalliques, imprécis et irréguliers émergent d'un hangar sans fenêtres, l'atelier de Jean-Denis.
Ernestine et Juliette y pénètrent. Une odeur de vieux bois et de poussière leur prend les narines, les sons métalliques cessent, mais la musique du concerto, plus distante, les accompagne encore. Les ombres de géants de bois, immobilisés, serrés les uns contre les autres, barricadent l'entrée et entravent leur avancée. Dans cette bâtisse aveugle plongée dans une demi-obscurité, une seule ampoule éclaire l'un des coins de l'espace, mais le hangar s'illumine subitement. Le maître des lieux émerge entre les pianos comme l'homme de Néanderthal du fond de sa caverne. Le visage jovial, la barbe sauvage, les cheveux ébouriffés, parsemés de copeaux de bois, Jean Denis agrippe une clé à molette dans une main, deux tasses à café dans l'autre. Il accueille sa vieille amie Ernestine avec un enthousiasme qui laisse à Juliette la liberté de circonscrire du regard l'espace environnant. Des pianos, à queue, des demis, des quarts, des hauts, des droits, couverts de poussière ou de bâches, parfois très abîmés, attendent de reprendre vie et son. Juliette explique sa quête : trouver un instrument au son rond, chaud, coloré, ni criard ni métallique, un piano de caractère, dont l'âme ne resterait pas captive des étouffoirs. 
Avec passion, le maître des lieux leur présente ses pensionnaires, tous rescapés de la casse, du détournement, du désarmement, de l'oubli. D'abord l'immense et rare piano double en acajou, exhumé d'une bâtisse bourgeoise vouée à la destruction. Son ventre ouvert, les cordes coupées entremèlées,  une énorme entaille sur la ceinture, issue d'un coup de hache vengeur,  laisse apparaître l'intérieur de la caisse où nichent une portée de chats. Ernestine tombe immédiatement sous le charme de l'instrument malgré son piteux état qui lui permettrait de jouer confortablement à quatre mains et plus. Le suivant, un minuscule piano droit en ébène, spécialement conçu pour équiper le salon d'un paquebot à la fin du XIXème, semble blotti contre son père, demi queue noir et or, auquel il manque le clavier. Puis se succèdent un Erard droit aux touches en bataille, rescapé de l'incendie d'un dancing, un Gaveau magnifique, en palissandre que Jean Denis a récupéré dans une cuisine où il servait de container à charbon.
Ayant aperçu un piano droit en acajou, aux courbes simples et élégantes, Juliette s'en approche mais trébuche sur un tabouret, tente de s'accrocher au clavier de l'élégant oublié qui hurle abominablement sous l'emprise maladroite de sa main. Jean-Denis arrive à la rescousse, l'aide à se relever. Juliette s'appuie contre le piano agressé qui gémit encore longtemps sous l'onde du choc. Puis un grand silence enveloppe les épaves. Ernestine et Juliette s'abandonnent à cette paix, se laissent imprégner de ce temps d'immobilité, encerclées par la masse des instruments paralysés. La voix de Jean-Denis émerge avec douceur : "c'est précisément ce Pleyel qu'il te faut, il a traversé la France dans une charrette pendant l'occupation, accompagnant sa propriétaire, une concertiste, qui cherchait à se cacher". 
Ernestine plaque lentement quelques accords sur le clavier du grand malade, ce qui redonne du sens au mouvement de sa plainte, confirme la gravité de son état mais convainc Juliette qu'il s'agit là, vraiment, de l'élu de son coeur.


dimanche 25 janvier 2009

Ces petits riens qui font une fille


C'était aujourd'hui, ce matin. Je me précipite dans la rue plutôt hâtivement, après avoir bu rapidement mon café, oublié de remettre ma brosse à dent dans mon sac déjà surchargé, oublié aussi de me passer un peu de couleur sur les lèvres avant de sortir, oublié de sortir la poubelle, oublié de poster un message à mon banquier.

Je joue un rôle de membre de jury pour quelques jours. Aussi, j'ai conscience que ma tenue doit être en rapport avec la solennité de la tâche à accomplir : mieux vaut éviter les traces de dentifrice sur les joues, celles de café au coin des lèvres, celles de salade entre les dents. Aussi, en frôlant le rétroviseur d'une moto garée sur le trottoir, je découvre l'objet qui va me rassurer. J'arrête ma course devant le miroir. J'exécute quelques grimaces destinées à apprécier mon état de présentation sous le meilleur angle possible (vous savez tous ces petits gestes que les filles intègrent très tôt dans leurs habitudes, et qui en font des vraies  filles aux yeux des sociologues). L'absence de traces indésirables validée, j'ouvre mon grand sac à main rempli de toutes les panoplies indispensables pour sécuriser ma journée (mal de tête inopiné, fringale intempestive, maquillage dévasté, pulsion d'écriture irrésistible, envie d'acheter compulsive, envie de dormir irrépressible ...) et me passe, vite fait, un peu de "brillant" sur les lèvres (panoplie "maquillage ravagé").
Une grand mère très voûtée, canne dans une main, cabas de courses dans l'autre, clopine dans ma direction et s'arrète. Mais je la vois sans la voir, trop occupée par mon projet esthétique. La grosse moto et moi bloquons le passage des piétons. Je me mire à gogo. L'opération de ravalement quasiment achevée, je la vois enfin, son insistante immobilité et son sourire m'alertent.  Ma spectatrice voûtée relève la tête à l'oblique pour me parler. De ce fait elle me regarde un peu "par dessous". Une vilaine arthrose doit lui bloquer le cou et gêner le mouvement de relevage de sa tête. Elle sourit, ce qui amplifie joliment ses rides, son visage rayonne. Elle me lance un "vous êtes vraiment belle vous savez!". J'éclate de rire, ma préoccupation visant à dépister d'éventuels éléments disgracieux couplée aux grimaces facilitant les perspectives idoines, n'ont rien à voir avec des pauses de mannequin.
A la réflexion, je ne pourrais  dire si ma grand mère passante m'adressait  une lumière sortie tout droit de son coeur, ou s'il s'agissait d'une stratégie visant à abréger son attente. 
Pressée, mais le coeur léger, j'ai repris mon chemin, tout en jetant un dernier regard à ma passante. Elle avait déjà disparu. Et je ne sais plus si je l'ai vraiment vue.