samedi 11 juin 2011

Errances

J'avance en déséquilibre, trébuche et me perds,
funambule, sur ces étagères tombées à terre
Dans cet amas de gravas, nommé "mon chez moi"
ce cumul de livres, mégots, relique de repas

Je m'enterre peu à peu, m'isole, déserte et fuis
je noie mon désespoir en ne cessant de boire.
J'avale tant d'alcool entre le jour et la nuit
que le temps devient vain, l'espace réduit et noir

Dans mon cocon sans soie, je m'endors aviné
évidé de douleur, de pensées qui m'agressent
Je deviens l'architecte du monde de mes idées
qui dans ma détresse sont mes titres de noblesse

Tôt ce matin j'ai perdu pied, trop enivré.
Des dizaines de livres écroulés m'ont enseveli
Je suis meurtri, je pars enfin, j'en ai fini
Du poids de mes carences je me sens délivré
Juliette, juin 2011

dimanche 29 mai 2011

Livret de famille

Au début de ce voyage au bout de la nuit, Juliette prenait chaque livre dans ses mains, et chaque livre l'embarquait, ralentissant considérablement le déroulement de la tâche.
Pour les jeter dans le sac poubelle de 100 litres, s'efforcer de ne pas en saisir le titre, l'auteur, de pratiquer mécaniquement, de se placer sous anesthésie, éviter de penser pour n'être pas tentée de lire. Renoncer à un ouvrage, c'est renoncer à un voyage. Aussi Juliette s'efforce de porter son attention sur le mouvement de balancier que son corps imprime dans cette tâche. Elle s'empare d'une série de livres puis les jette dans le sac poubelle au sol. Elle se dit, binaire : "je prends... je jette... je prends... je jette". Parfois un livre, isolé de ses semblables au hasard des saisies, semble pris de révolte face au destin promis. Juliette le surprend dans sa solitude, son mouvement de balancier est cassé, la pensée revient : quel est donc ce livre seul. Comme mu par une intelligence propre, le livre s'agrippe, colle férocément à l'intérieur de la main de Juliette, hurle pour vivre, force Juliette à décripter ce qui lui donne sa singularité. Quelques uns sont ainsi sauvés, Juliette s'arrêtant, l'objet en main, pour lire. Le nom de l'auteur, le titre, puis l'ouvrage est retourné pour le résumé, puis une phrase est lue au hasard des pages feuilletées. La bataille fait rage : garder... jeter... choisir. Une fois le livre ouvert, la survie de l'ouvrage est presque assurée, car pour jeter il faut ne pas lire.
D'autres fois Juliette saisit dans un rayonnage une série de livres moins prestigieux que d'autres. Le doute ne se fait plus sentir, elle lâche ses prises sans difficulté dans le sac ouvert à terre. Mais ces moments sont rares, Nestor ayant une bibliothèque fantastique.
Aujourd'hui, c'est la dernière étape. Juliette a recruté deux forts à bras, Marcel et Joseph, pour l'aider à achever sa tâche. Marcel démonte la dernière bibliothèque tandis que Joseph charrie les sacs et les planches du deuxième étage vers le camion. Juliette, fatiguée observe Marcel : c'est la dernière planche, la dernière vis, le dernier voyage. Marcel soulève l'étagère la plus haute, ce qui fait chuter un livre oublié. Marcel se fiche de ce livre, marche dessus puisque c'est le chemin le plus direct vers la sortie qu'il gagne en emportant les différents éléments du meuble. Et criant à l'attention de Juliette "on y va et on revient", il passe la porte.
Juliette reste seule. Elle ôte ses gants, réalise que c'est fini, note l'heure, comme si elle venait d'achever un accouchement, (le bonheur en moins) il est 16h45.
Elle contemple les murs nus, le sol jonché de papiers, de mégots, stylos, piles, et ses yeux reviennent se pencher alors sur l'ouvrage rebelle, l'ultime blessé non évacué, le suicidé de dernière minute, gisant dans la poussière, le dernier livre. Juliette est submergée par l'émotion de cet achèvement et s'assoit au sol, soulève délicatement l'ouvrage NRF, essuie la poussière qui l'encombre d'un revers de main tout en s'adressant à lui à voix haute, comme pour enlever à ce moment précieux la solennité qui s'y infiltre : "bon, alors comment tu t'appelles toi ?". Le livre blafard et muet répond de ces mots de plomb: "livret de famille". Juliette retourne l'ouvrage pour en lire le résumé :
"Qu'est ce qu'un "livret de famille"? c'est le document officiel rattachant tout être humain à la société à laquelle il vient au monde". Et, ouvrant le livre, elle découvre aussi cette petite phrase de René Char qui introduit l'ouvrage : " vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir"...
De retour chez elle Juliette relate avec toute l'émotion qu'on lui connaît, l'anecdote du dernier livre à son fiston, lequel souriant lui répond laconiquement "ah, c'est marrant".
En fait c'est juste cela, c'est marrant. Ainsi, le dernier livre devient léger, et la famille aussi.

dimanche 1 mai 2011

La verticalité fragile

Page blanche depuis quelques mois. La vie si détériorée de Nestor occupe tant de place dans le quotidien de Juliette que les mots ne passent plus par le filtre de l'encre. L'ancre, c'est lui. Depuis l'automne l'esquif Juliette est à quai, quille ensablée, l'ancre plantée dans un agglomérat de matière collante et sombre. Il semble à Juliette que ce passage de sa vie était inscrit depuis sa naissance dans son histoire. Elle a intégré comme un évènement inévitable l'obligation de s'occuper de Nestor, sentant confusément, du plus loin qu'elle se souvienne, que ce serait un jour sa mission. Mais cela n'atténue pas sa peine à s'en acquitter.
Tous les mois Juliette se rend à Minoucourt pour vider l'appartement de Nestor, mais aussi le voir, lui. Chaque fois elle en revient bouleversée émotionnellement et vidée physiquement tant la tâche est fastidieuse, et la rencontre éprouvante. Grimper les deux étages, entrer dans l'appartement sombre, sentir son odeur mortifère, ouvrir largement les minuscules fenêtres. Malgré cela, allumer les lampes. Enfiler des vêtements qui ne craignent rien, des gants, commencer à remplir des sacs poubelles de livres, de cassettes, de vetements empoussiérés et gluants. Inhaller la poussière des années qui fait tousser et donne envie de cracher. Cracher noir. Porter, tout est lourd. Entreposer sur le palier, puis descendre tout, les deux étages, un sac dans chaque main. Ouvrir la porte, marcher dans la rue jusqu'au container, soulever-jeter, empoigner-jeter, poussière-jeter.
Puis, la tâche jugée suffisante lorsque les forces sont épuisées, rejoindre l'hôpital pour y trouver Nestor, toujours très heureux de voir Juliette. "Ah, salut" lui dit-il, lapidairement.
Puis lui donner le chocolat et les gâteaux apportés pour lui, ou des fleurs aux couleurs pétantes, histoire de le ranimer, que diable. Cette fois Juliette lui a apporté un lecteur et plusieurs de ses CD, un casque audio. Nestor applaudit, vraiment heureux. Il bredouille quelques phrases confuses, difficilement compréhensibles, altérées par une mâchoire ankylosée. Puis brutalement il saisit le chocolat et l'engouffre sans même enlever le papier d'aluminium qui le recouvre. Juliette lui propose d'aller prendre l'air dans le parc ensoleillé et Nestor, enthousiaste, tente de se lever, mais il n'a plus d'équilibre et flageole jusqu'à presque tomber. Pour rejoindre son fauteuil roulant il s'agrippe, tremblant, au bras de sa soeur. Du couloir une aide-soignante passant rapidement devant la porte toujours ouverte de la chambre, le hêle "il est content de voir sa soeur Monsieur Nestor ???"Juliette entend siffler perfidement d'autres mots derrière les mots "ah quand même, enfin vous venez le voir, pas trop tôt..."
De temps en temps Juliette ne peut que choisir de dormir à Minoucourt, rien d'autre n'étant possible, l'horizon s'arrêtant là. D'autres fois, épuisée dans sa voiture sur le chemin du retour, Juliette peine à parcourir la trop longue distance. Des images fantômes embrouillent la rectitude de la bande d'asphalte mais la musique apaisante qu'elle a sélectionnée soigneusement pour l'accompagner replace la ligne continue au milieu de sa route, l'aidant à garder son cap vers le refuge. Elle aimerait être serrée et bercée dans les bras d'un géant, enveloppant, doux, et chaud. Elle aimerait entendre une voix basse au rythme lent et régulier la rassurer et lui souffler"c'est presque fini, ça va passer, tu vas le sortir de là... vivre, vivre. Etait-ce ce dont elle rêvait jadis lorsque bébé, elle prit la place de nestor dans le ventre de sa mère ?
Elle pleure souvent. Beaucoup. Elle est immanquablement capturée par une migraine, ou bien son ventre est à l'envers, ou sa gorge est en feu, et son dos grince douloureusement au moindre mouvement. Le passé se conjugue mal avec le présent, composer avec ces temps différents est souffrant.
Alors, après une douche incontournable, Juliette rejoint sa couette, et, un polochon contre le ventre, un oreiller dans le dos, parfois un coussin sur la tête, elle attend que le chagrin s'estompe, dans la feutrine de la nuit déjà bien entamée. Parfois, luxueusement, s'ajoute à cette ouate apaisante l'oisiveté de toute la journée suivante, comme un onguent cicatrisant.


mercredi 15 septembre 2010

Se livrer à soi-même

Ce qui occupe Juliette en ce moment c'est son frère. Retrouvé dans le coma, sous une pile de livres provenant d'une étagère qui s'est écroulée sur lui, il est hospitalisé depuis quelques semaines, subit un tas d'examens complémentaires destinés à expliquer une toux hémorragique, des fièvres épisodiques et une incapacité à pisser sur commande. Au final il a perdu une partie de sa mémoire, est secoué autant par des quintes de toux que par des hallucinations qui lui font craindre la présence de Sarkozy ou du KGB dans sa chambre, ou d'un sous-marin qui stationnerait sous son lit (à la place du crocodile). Bref, il n'est plus en état de vivre d'une façon autonome, puisqu'il vit, pour ce qu'elle en sait, avec un syndrôme de K.
Ayant appris par hasard l'état de son frère par l'intermédiaire d'un internaute avisé, Juliette s'est rendue à son chevet vendredi dernier. Le choc fut rude. Juliette se croit généralement assez forte pour affronter seule la terre en feu, mais là, elle s'attendait à être secouée... Elle n'a reconnu Nestor que parce qu'on lui avait dit qu'il s'agissait de l'occupant de la chambre 110. Aussi elle n'est pas restée longtemps auprès de ce si proche étranger tant la douleur était féroce. Afin de reprendre des forces à la suite de cet épisode destructeur, elle s'attabla devant un pichet de bière sur une place ensoleillée, en profita pour raviver son mascara dilué par la tristesse. Puis elle est repartie compléter son excursion par la visite de l' appartement de Nestor. Difficile d'ouvrir la porte, coincée par les amas qui la bloquaient. Oups. Là, pas d'erreur, Juliette n'a jamais rien vu de pareil... des livres partout, dans un piteux état, des parties de meubles brûlées, les étagères pour la plupart écroulées, une couche de 50 cm au sol d'un mélange de détritus, de vètements, de livres, de fils électriques, de liquide gluant et puant... Avec ses escarpins en nubuck pistaches et son pantalon de presque-soie, elle avait probablement l'air d'une quiche au centre d'une arène. Elle pallia le plus urgent, malgré la paralysie émotionnelle qui ralentissait lamentablement tous ses mouvements. Puis elle se mit à parler à voix haute, histoire de se sentir moins seule, bien vivante, bien dans la réalité de la vie d'un autre en même temps que dans la sienne... L'odeur était insupportable. Elle récupéra miraculeusement clés et papiers, presque immédiatement, comme guidée dans ce capharnaüm par une main invisible. Mais une clé lui a échappé et elle dû creuser un long moment dans l'amalgame collé au sol pour la repêcher. Elle repêcha aussi la sorcière de la rue Mouffetard ainsi qu'un livre de Paulhan (auteur qui passionna Nestor), isola dans un sac en plastique un livre de Queneau de la collection de la pleïade, en totale perdition, deux CD dans leur emballage d'origine, et une canette de bière qu'elle prévoira de boire à la santé de l'amnésique (elle esquissa un sourire en s'emparant de la boite métallique). Suivant les conseils de son autre frère, elle plaça le précieux ordinateur de Nestor, devenu noir et gluant, dans un autre sac. Après cela elle s'est rendu compte que ses mains étaient elles aussi noires et gluantes, ce qui lui enlevait la possibilité de repousser ses cheveux en arrière. Elle regagna sa voiture pour se nettoyer, enfila des gants de station service, puis repartit finir sa mission imaginaire : Dégager l'entrée, afin d'ouvrir sans problème une autre fois. Quelques allers retours à la poubelle, reprendre de l'oxygène, voir le soleil, elle continuait à parler à voix haute, se décrivant seulement ce qu'elle faisait, mécaniquement, pour ne pas perdre pied. "Je soulève le couvercle, je verse les sacs, quatre sacs, la poubelle est presque pleine, je compte mes pas, j'entre dans l'immeuble.... Puis Juliette se rendit compte qu'elle était là, au milieu de ce tout-qui-ne-comprend-plus-rien, depuis plus de deux heures. Elle coupa alors le courant électrique au tableau, ferma toutes les fenêtres sauf une. En sortant elle trouva un livre de BD neuf : "3 histoires de dames"( un truc érotique en fait...), elle estima qu'il avait du être déposé là pour elle(sic), l'emporta, c'est son cadeau. Elle ferma la porte.
Juliette est retournée à l'hôpital pour déposer ses lunettes à Nestor. Croyant lui avoir ouvert un nouveau monde en les lui ajustant devant les yeux elle se hasarda à une évaluation de l'efficacité de l'opération : Tu me reconnais ? je suis Juliette. Ha Juliette ? la vache Juliette ?
Puis dans une quinte de toux sur-dimensionnée les mouvements incontrôlés de ses mains ont éjecté la monture au sol, réduisant le projet en éclats de verres.
Juliette est rentrée vers Paris à petite vitesse, au rythme de la vache et en silence.

dimanche 9 mai 2010

Miettes sonores du dimanche soir

Il se leva subitement, et contrairement à son habitude, s'empara des assiettes presque vides, acheva d'en évacuer les déchets dans la poubelle et les empila sans précautions sonores
dans l'évier. Agathe resta à table, observant avec étonnement les mouvements empressés de Jules. C'est elle qui, à la fin de chaque repas se levait, bien avant que Jules n'en ait l'idée, et faisait disparaître rapidement dans le lave-vaisselle, l'évier, les placards, ou la poubelle, les restes du repas. Or hier soir une discussion houleuse avait mis à nu leurs habitudes, celles qui énervent l'autre à force de répétition, compromettent la quiétude du sommeil à venir et font mourir à petit feu l'envie de vivre à deux. Cet empressement post prandial habituel d'Agathe faisait partie des attitudes agaçant Jules.
Penché sur le bac débordant de mousse, Jules s'empara de l'éponge et ébaucha la vaisselle tout en allumant la bouilloire en vue de conclure l'épisode dînatoire par une tisane rituelle. Il pensa même à déclarer à Agathe son affection, inconnue jusqu'alors, pour ces actions ménagères de fin de repas qui permettaient à sa compagne, constata-t-il, de s'attarder à table en se passant la main dans les cheveux (ce geste si féminin...), tout en sirotant le fond de vin laissé dans l'unique verre qu'ils se partagent ordinairement. Questionnée face à cette scène incongrue, Agathe fila chercher son ordinateur, repoussa du dos de la main les quelques miettes oubliées par Jules sur la nappe, replia le tissu sommairement et installa l'engin sur la table de la cuisine. Jules répartit les feuilles de verveine dans les deux tasses, les noya dans l'eau chaude et saisit son i-phone. La bourse plonge - Il va pleuvoir demain chez tante Adèle - Zut j'ai oublié l'anniversaire de ma soeur. Le monde de Jules passait par une révision générale et routinière qui se conclut par " je viens de recevoir 23 messages du boulot, faut que j'aille bosser". Puis quittant la toile et revenant dans l' ici et le maintenant, il s' inquiéta en constatant la frénésie rédactionnelle d'Agathe, à qui il lança : "t'écris quoi, en fait ?". Agathe lui lut son texte "...La bourse plonge - Il va pleuvoir demain chez tante Adèle - Zut j'ai oublié l'anniversaire de ma soeur - Le monde de Jules passait par une révision générale et routinière qui se conclut par "je viens de recevoir 23 messages du boulot, faut que j'aille bosser".
L'homme se leva, déposa sa tasse dans le lave-vaisselle, embrassa le cou d'Agathe qui traînait négligemment sur son chemin, lui demanda de ne pas trop raconter sa vie à sa bande de lecteurs, ce qui finirait par faire désordre s'ils s'avisaient à le reconnaître malgré les filtres dissimulateurs à travers lesquelles Agathe tamisait son récit. Puis il regagna son bureau.
Agathe, seule à table entre le saucisson corse sur lit de graines de céréales, et le fond de la bouteille de Médoc, laissés pour compte à l'issue de l'ouragan ménager (A la lecture corrective, Jules lui demanda de gommer ce point : il avait minutieusement aspiré toutes les miettes), poursuivit l'écriture de ce texte qui ne parlera jamais de la vraie vie, qui ne dira que ce qui s'invente pour fuir l'habitude, tueuse patiente et muette, dont se fait porte-parole le son de la pendule, lorsqu'on lui prête une oreille désabusée, le dimanche soir.

samedi 20 février 2010

A la place d'elle

Aline avait une grand-mère extra-ordinaire, Adèle. Elle avait eu 7 fils, dont le père d'Aline. Lorsque Aline est née, première fille après 5 frères, sa grand-mère connut enfin l'essence de la transmission, en partageant ses secrets de femme avec cette petite fille, issue d'elle. Elle affectait de garder Aline dès que l'occasion se présentait, ce qui permit à Aline d'être initiée très tôt à la vie d'Adèle et aux leçons qu'elle avait cru pouvoir en tirer. Parmi ces leçons, la leçon principale, la leçon n°1, LA leçon :
Adèle n'eut qu'un amour dans sa vie : Victor.
Après lui avoir fait la cour des semaines durant, alors que la période des foins réunissait tous les bras du village aux champs, que les soirées qui s'ensuivaient, égaillées de vin et de danses, permettaient aux jeunes femmes et hommes, pourtant harassés de fatigue, de badiner à l'ombre des platanes bienveillants, Victor avait demandé au père d'Adèle, la permission de passer à la ferme pour une visite le lendemain, dimanche. Adèle n'en avait pas dormi de la nuit. Allongée au-dessus du drap, sur son lit au coin de la chambre qu'elle partageait avec sa soeur Lucie, déjà endormie, elle revivait les images et les sensations de tous ces moments délicieux : le bras de Victor frôlé alors qu'elle lui apportait le pichet d'eau à la pause du matin, ses yeux de feu plongés au fond de son âme soudain mise à nu, son dos puissant aux muscles saillants dont la vue lui picotait encore le creux du ventre, sa voix douce, laquelle, s'adressant à elle, cherchait les mots ajustés sans pour autant les trouver, ce qui le rendait délicieusement bêgue. Ce rendez-vous était l'issue de ce tumulte dont son corps sentait encore, avant de sombrer dans le sommeil, l'écho fébrile.
Le lendemain dimanche, Victor, en costume des grands jours qui faisait de lui un vrai monsieur de la ville, un peu engoncé dans son habitacle de coton noir apprêté, frappa à la porte de la maison. Adèle aurait voulut se jeter vers l'entrée pour lui ouvrir, dans un élan de transparence de ses sentiments, mais son éducation de jeune fille le lui interdisait, et sa pudeur fit le reste. Elle rejoignit donc sa chambre et se pelotonna derrière la porte pour capter les voix et surtout les mots. Après quelques paroles d'usage, Victor s'assit à la table familiale, en face du père d'Adèle qui semblait très attentif à ce rendez-vous particulier un jour de fête. La mère d'Adèle lui servit un café, de ceux qui restent longtemps frémir sur la cuisinière à bois, après le réveil de tous les hommes de la maison, été comme hiver. Adèle en sentait les effluves passer sous la porte de sa chambre comme des messages complices entre Victor et elle.
Au bout d'un moment, lorsque les paroles d'usages avaient fini par tarir la conversation, le silence s'installa. Adèle derrière sa porte, l'oreille collée aux planches ajourées de la porte complaisante, espérait ne rien perdre de cette entrevue inhabituelle. Victor reprit la parole, se jetant précipitamment dans l'arène des mots comme la faux sur les tiges des herbes que l'on fane, tous les autres jours de la semaine : "Monsieur, je suis venu vous demander la main de... Lucie".
Adèle s'effondra à terre, abattue subitement par un chagrin de plomb, dans un grand bruit qui fit se retourner le père et le félon, et accourir sa mère.
Ici s'évanouirent définitivement les rêves et chimères qui palpitaient dans la vie d'Adèle. Blessée à coeur, Elle garda la chambre plusieurs semaines, incapable de se nourrir ou de prononcer un mot. Son âme meurtrie appelait la mort laquelle dans un dédain majeur, ne vint pas. Contre son désir Adèle survécut, endurcie, d'aucuns diraient aigrie, par la traversée héroïque de cette épreuve magistrale, qui dura tout un automne et tout un hiver. L'été suivant, après avoir assisté au mariage de Lucie et Victor, Adèle épousa, comme elle l'avait décidé pour mettre fin à sa tristesse par un acte fondateur, le premier homme qui demanda sa main, qui fut fou d'elle, et devint le grand-père d'Aline.
Adèle, habituellement soucieuse de transmettre à sa petite fille toute son expérience afin de lui éviter quelques méprises futures, ne peut lui indiquer, lorsqu'elle lui conte cette histoire, le chemin à suivre, comme elle aime le faire habituellement en espérant tracer la morale de ses histoires à l'encre indélébile sur la mémoire d'Aline. Là, le doute s'installe en elle, Aline en voit bien les nuances subtiles sur la palette des histoires d'Adèle. La leçon n°1 : "De quoi es-tu née"? s'ouvre sur un silence dans lequel les couleurs du désir et du pardon se superposent au couteau, s'entrecroisent, se gomment, griffent la toile et finissent par définir une fresque de lumière, empreinte de vie.

dimanche 10 janvier 2010

L'eau de là.

Lorsque Juliette se perd dans les injonctions (fais ci-fais ça), se vide d'humour (pas-ci, pas-ça), que sa vie s'embrouille(pas-fais, ça-ci), que les soucis emplissent son sommeil de longues pauses en plomb, que son sourire ne quitte plus les vestiaires, que les idées noires colorent ses rêves de brumes opaques, elle trouve parfois le chemin de l'eau, guidée par je ne sais quel souffle puissant, comme un poême murmurerait à l'oreille fatiguée, une ode à l'envie de vie.
Traversant la rue, Juliette accède à la piscine. Les effluves de chlore qui se dispersent autour du bâtiment en indiquent la présence, rien d'attirant à vrai dire. Elle paie son entrée à l'agent préposé, avance dans le couloir carrelé jusqu'au banc des va-nu-pieds-sinon-rentre-chez-toi, pour s'y déchausser (bien entendu).
Pieds nus (bien entendu), elle quitte son manteau et autres oripeaux dans une cabine à peine isolante, enfile son maillot bleu, glisse dans ses tongs, fourre tout ce qui devient inutile dans un vestiaire au code inoubliable. Ensuite, elle rejoint le bassin en gravissant les marches trempées, coupées par un pédiluve. Les cris des enfants décuplent d' intensité dans l'espace aérien et la précipitent dans un besoin urgent de solitude et de silence. Elle ajuste son bonnet, ses lunettes de grenouille, énormes et peu séduisantes, et plonge.
Cette première coulée est magique. Sous l'eau, enfin.
Juliette se laisse glisser, emportée par l'élan de sa plongée. Ses bras fendant la transparence devant elle, enveloppent sa tête immergée, amortissent la résistance de la masse fluide. Les sons fondent dans l'ouate de ses oreilles immergées, l'eau caresse sa peau, les pensées se délitent dans l'eau. L'o.
Signe rond, poche de l'être, capiton, abandon.
Glisser, se fondre, fusionner.
Onduler dans l'espace liquide, flotter entre surface et fond haut, fendre la masse inconsistante, filer longuement, fuir délicieusement, sans effort, sans peine.
Fermant les yeux, elle fantasme de goûter le luxe de l'espace d'eau pour elle et seulement elle, lumières éteintes, d'éprouver sa forme ondulante, ombre imprécise et dansante dans une obscurité sans consistance. Elle, pourtant, se sent intégrale, enveloppée, massée globalement par les mouvements rythmés de l'eau contre sa peau. Lorsqu'elle émerge, autour d'elle, l'eau se mêle à l'air dans une incertitude sombre, semée de bulles fluorescentes, nées de la danse lente et sous marine de ses membres nageurs, chaos initial, trouble originel.
Sentir la puissance de l'étreinte magistrale, aqueuse, chaude et silencieuse. Oublier. Tout. Le lourd, la pesanteur et sa dictature, les contraintes et leurs nouures.
Juliette plane en eau majeure. 0, aucun angle, aucune prise.